Un voyage au centre de la Terre
- Daniel Oltean
- 22 mars
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Selon les écrits anciens qui font référence à sa fin, sainte Thècle (24 septembre) ne serait pas morte, mais disparut miraculeusement soit dans le rocher, soit sous la terre. L’évènement aurait eu lieu près de Séleucie (aujourd’hui Silifke, en Turquie) dans l’ancienne province d’Isaurie. En réalité, on ne sait exactement ni si Thècle a vraiment existé, ni quelle aurait été sa fin. La légende de sa disparition a sans doute été popularisée par une communauté religieuse établie à Meriamlik, près de Séleucie, dès le 4e siècle. Dans le but d’attirer les pèlerins, elle prétendit s’être installée sur le lieu où le miracle aurait eu lieu. [1]
Grâce à la renommée dont Thècle réjouissait aux époques antique et médiévale, l’exemple de Meriamlik a été copié ailleurs. Le cas le plus inhabituel a été signalé à Rome. Thècle serait arrivée ici après un voyage souterrain, à la recherche de l’apôtre Paul.
Thècle à Rome
Les actes et les miracles de sainte Thècle sont relatés dans un document initialement écrit au 2e siècle (CANT 211.3), [2] mais ultérieurement complété par divers auteurs. L’une des versions de ce texte (BHG 1712+1714) mentionne le voyage miraculeux et le nouveau lieu de pèlerinage :
Par la providence de Dieu, elle [Thècle] entra vivante dans le rocher et alla sous la terre. Elle se rendit à Rome pour voir Paul ; mais elle le trouva mort. Elle resta là peu de temps et s’endormit d’un beau sommeil. Et elle est enterrée à deux ou trois stades environ du tombeau de son maître Paul. [3]
La légende du voyage souterrain de Thècle n’a été conservée qu’en grec (et il est peu probable qu’elle ait influencé Jules Verne). Néanmoins, l’existence à Rome, près du tombeau de l’apôtre Paul (l’église San Paolo fuori le mura), d’un lieu de pèlerinage dédié à sainte Thècle est confirmée par des sources latines du 7e siècle. L’une d’entre elles (Notitia ecclesiarum urbis Romae) mentionne que Thècle fut enterrée dans une cavité souterraine (in spelunca) à deux ou trois stades de l’église de Saint-Paul, exactement comme dans le texte grec. [4] Une autre source (De locis sanctis martyrum) confirme cet emplacement, qu’elle situe à la proximité du monastère de Saint-Anastase-le-Perse, fondé par des moines orientaux avant le milieu du 7e siècle. [5]
Dans l’Antiquité, près du tombeau de l’apôtre Paul, il y avait plusieurs cimetières souterrains (catacombes), dont certains ont été conservés ou utilisés à des époques ultérieures. Un cimetière qui pourrait correspondre à celui indiqué dans les deux documents latins est aujourd’hui appelé la catacombe de Sainte Thècle (via Silvio d'Amico). Cependant, aucun indice archéologique ne fournit de preuve claire concernant un lien entre ce cimetière et la sainte d’origine orientale. [6]
Un miracle profitable et un nouveau centre de pèlerinage
L’existence à Rome, au 7e siècle, d’un lieu de culte associé à Thècle conduit à l’idée qu’un auteur inconnu a introduit le miracle du voyage souterrain dans les Actes de la sainte, dans le but d’accroître la popularité de la nouvelle église. Cette modification n’étant attestée qu’en grec, elle provient sans doute du cercle des émigrés orientaux installés à Rome, en grand nombre, surtout à partir du milieu du 6e siècle, lorsque les Byzantins ont reconquis l’Italie.
Deux exemples illustrent la manière dont les émigrés orientaux ont tenté de s’intégrer dans la vie religieuse locale. En 601, le pape Grégoire Ier de Rome (590-604) mentionne, dans une lettre, un moine venu d’Orient, nommé André, qui vivait isolé (inclausus) près de l’église de Saint-Paul. Grégoire considérait André comme un faussaire, car il avait écrit des sermons en grec qu’il avait mis sous le nom du pape (bien que Grégoire ait eu peu de connaissances en grec) et avait modifié une lettre de l’évêque Eusèbe de Thessalonique pour l’accuser d’erreurs doctrinales. [7]
D’autre part, le monastère de Saint-Anastase-le-Perse, déjà mentionné, clamait au 7e siècle qu’il se trouvait sur le lieu de l’exécution de l’apôtre Paul, même si la tradition romaine de cette époque était beaucoup plus réservée sur cet aspect. Pour donner du crédit à cette légende, un texte latin intitulé Actes de Pierre et Paul, attribués à Marcellus (BHL 6657-6659, BHG 1491, CANT 193.1), a été modifié dans sa version grecque plus longue (BHG 1490, CANT 193.2) dans le paragraphe qui raconte le martyre de Paul. Via Ostiensis, [8] le lieu traditionnel de la mort, est ainsi devenu Aquae Salviae, [9] le domaine sur lequel se trouvait le monastère.
Les deux cas d’interférence entre les traditions orientale et romaine présentent une ressemblance frappante avec la légende de Thècle. Il semble que les moines de Saint-Anastase-le-Perse, originaires de la région de Cilicie, voisine de l’Isaurie, ont considéré un cimetière situé entre San Paolo fuori le mura et leur monastère comme un lieu adéquat pour le consacrer à la disciple de l’apôtre. Dans le désir d’acquérir plus de notoriété et d’attirer les pèlerins, ils ont favorisé la création d’un culte artificiel dédié à Thècle. La Cilicie et l’Isaurie, représentées par Paul et Thècle, restaient ainsi symboliquement unies pour ceux qui vivaient désormais dans la vieille Rome. [10]
[1] Sur le culte de Thècle, voir U.M. Fasola, Tecla di Iconio, dans Bibliotheca Sanctorum, 12, Roma, 1969, col. 176-177 ; Thekla, follower of the Apostle Paul, The Cult of Saints in Late Antiquity, http://csla.history.ox.ac.uk/record.php?recid=S00092 (S00092).
[2] Voir aussi Acts of Paul and Thecla, https://www.nasscal.com/e-clavis-christian-apocrypha/acts-of-paul-and-thecla/ (ECCA 787). L’abréviation CANT fait référence à Clavis Apocryphorum Novi Testamenti, et ECCA à e-Clavis: Christian Apocrypha.
[3] J.-D. Kaestli - W. Rordorf, La fin de la vie de Thècle dans les Actes de Paul et Thècle. Édition des textes additionnels, dans Apocrypha, 25 (2014), p. 9-101, ici 90-91. Voir aussi R.A. Lipsius - M. Bonnet, Acta apostolorum apocrypha, 1, Leipzig, 1891, p. 270 ; A.-J. Festugière, Les énigmes de sainte Thècle, dans Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 112.1 (1968), p. 52-63, https://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1968_num_112_1_12209. L’abréviation BHG fait référence à Bibliotheca Hagiographica Graeca.
[4] R. Valentini - G. Zucchetti (éd.), Codice topografico della città di Roma, 2 (Fonti per la storia d’Italia, 88), Roma, 1942, p. 89-90.
[5] Ibidem, p. 110.
[6] Voir D. Nuzzo, S. Teclae ecclesia, dans Lexicon Topographicum Urbis Romae – Suburbium, 5, Roma, 2008, p. 130-133 ; A. Vella, Il cimitero di S. Tecla sulla Via Ostiense, dans B. Mazzei (éd.), Il cubicolo degli apostoli nelle catacombe romane di Santa Tecla. Cronaca di una scoperta, Vatican, 2010, p. 17-32.
[7] D. Norberg (éd.), S. Gregorii Magni Registrum Epistularum (Corpus Christianorum Series Latina, 140A), Turnhout, 1982, p. 959-960 (§11.55).
[8] Lipsius - Bonnet, Acta apostolorum apocrypha, 1, p. 170-171 (§59). L’abréviation BHL fait référence à Bibliotheca Hagiographica Latina.
[9] Ibidem, p. 214 (§80).
[10] Voir aussi G. Dagron (éd. et trad.), Vie et miracles de Sainte Thècle (Subsidia Hagiographica, 62), Bruxelles, 1978, p. 49-50 ; K. Cooper, A Saint in Exile: The Early Medieval Thecla at Rome and Meriamlik, dans Hagiographica, 2 (1995), p. 1-23, ici 13-20; A. Amore - A. Bonfiglio, I martiri di Roma, Todi, 2013, p. 215-217; D. Oltean, Le monastère de Saint-Anastase-le-Perse à Rome à travers les légendes hagiographiques du haut Moyen Âge, dans Byzantinische Zeitschrift, 117.3 (2024), p. 783-816.