Le synaxaire byzantin et la liturgie des dons présanctifiés
- Daniel Oltean
- 19 mars
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Dernière mise à jour : 25 mars

Le pape Grégoire Ier de Rome (590-604) est connu dans l’Orient chrétien surtout en raison de l’association de son nom avec la liturgie des dons présanctifiés. Pendant le carême, cette liturgie particulière est célébrée en semaine, du lundi au vendredi. Improprement appelée liturgie, elle se déroule en réalité comme un rituel prolongé de communion avec les dons déjà consacrés lors de la liturgie du dimanche précédent.
L’attribution de cette liturgie incomplète au pape Grégoire est l’une des curiosités de la tradition orientale. D’une part, le rituel liturgique propre aux jours des semaines du carême est certainement antérieur à l’époque de Grégoire. D’autre part, la connaissance du grec par le pape a été réduite. Bien qu’il a vécu plusieurs années à Constantinople, en tant qu’envoyé spécial (apocrisiaire) du pape Pélage II (579-590) à la cour impériale, rien dans les écrits de Grégoire ne montre son intégration dans l’environnement culturel grec. Un pape latin n’a pu écrire le texte d’une liturgie grecque.
Le synaxaire du pape Grégoire
Comment s’explique alors l’attribution de la liturgie des présanctifiés au pape Grégoire ? Le document le plus ancien qui établit un certain lien dans ce sens est un manuscrit grec du 10e siècle, aujourd’hui conservé au monastère de Sainte-Catherine au Mont Sinaï, [1] qui inclut de courtes biographies de saints, généralement appelées synaxaires. Le même synaxaire du pape Grégoire se retrouve dans un autre manuscrit de la même époque (10e/11e siècle), le soi-disant typicon-synaxaire de Sainte-Sophie de Constantinople. [2] Les deux documents contiennent l’information suivante :
On dit que [Grégoire] est celui qui a ordonné aux Romains de célébrer la liturgie complète pendant les jours de jeûne, comme il est observé jusqu’aujourd’hui par ceux-ci.
Le texte fait référence à une tradition latine, respectée à Rome par les Romains. En effet, la liturgie latine des dons présanctifiés était peu utilisée, étant célébrée seulement le Vendredi Saint. Les autres jours du carême, les Latins utilisaient toujours la même liturgie (complète) qu’ils célébraient pendant l’année. Le synaxaire ne mentionne donc pas une coutume byzantine. Mais cette brève note est la source de la confusion et des réinterprétations qui ont suivi.
Comment cette information est-elle apparue dans le synaxaire ? Il faut dire que les synaxaires ont été écrits comme des résumés des Vies des saints, des textes plus longs et plus élaborés qui existaient déjà. Dans le cas du synaxaire de Grégoire, la biographie utilisée comme source était une Vie du pape écrite en grec à Rome avant le milieu du 9e siècle. Le texte, conservé uniquement dans sa version géorgienne, [3] est l’un des deux plus anciens documents qui incluent la mystérieuse légende de l'empereur Trajan (98-117), utilisée à Byzance pour fabriquer la légende de l’empereur Théophile (813-842) et le dimanche de l’Orthodoxie. Par rapport à cette Vie, le synaxaire de Grégoire ajoute, à la fin du texte, deux informations supplémentaires, non mentionnées dans d’autres documents : celle concernant la liturgie complète célébrée les jours de jeûne à Rome, une coutume inhabituelle pour les Byzantins ; et l’information concernant le pèlerinage annuel que les Anglo-Saxons faisaient à Rome au tombeau du pape Grégoire. Ces notes supplémentaires sont soit les observations d’un Grec en visite à Rome, soit des informations transmises à Constantinople par un connaisseur des coutumes romaines.
Le fait que le synaxaire du pape Grégoire mentionne la tradition latine de célébrer la liturgie complète les jours de jeûne ne semble pas avoir intéressé ou scandalisé les Byzantins pendant plusieurs siècles. Le texte a été copié sans modifications dans de nombreux autres manuscrits.
Néanmoins, après un certain temps, on s’aperçut que cette information donnait une autorité accrue à une coutume latine qui n’était pas suivie à Byzance. L’association du pape Grégoire à une coutume latine critiquée était, en outre, devenue moins commode dans le contexte de l’éloignement systématique entre l’Occident et l’Orient, devenu indiscutable depuis le 11e siècle. La liturgie complète utilisée par les Latins pendant le jeûne figurait dans les listes de nombreuses erreurs que les Byzantins reprochaient aux Occidentaux.
Par conséquent, les copistes et/ou les commanditaires de synaxaires ont tenté de modifier le texte authentique à leur guise. Un manuscrit du 12e siècle, par exemple, contient un synaxaire du pape Grégoire qui inclut en plus de l’original un seul mot, une négation, qui change complètement le sens de l’énoncé : le pape Grégoire serait celui qui aurait décidé que les Romains ne devaient pas célébrer la liturgie complète les jours de jeûne. [4] Un autre manuscrit, de la même période, élimine complètement les références aux Romains et affirme que Grégoire a ordonné que la liturgie soit célébrée pendant le carême, sans expliquer de quel type de liturgie il s’agissait. [5]
Cependant, la modification qui a eu le plus de succès et a été suivie par toutes les éditions imprimées du synaxaire est l’élimination du mot complet de l’énoncé original. En effet, le nouveau texte ne présentait plus aucun danger, car dans le langage liturgique, le mot complet fait la différence entre la liturgie ordinaire et celle incomplète, des dons présanctifiés. Le synaxaire, toujours en usage, affirme seulement que Grégoire a ordonné aux Romains de célébrer la liturgie les jours de jeûne, ce qui a été interprété comme une référence à la liturgie des présanctifiés, à laquelle les Byzantins étaient habitués. De plus, comme les Byzantins se considéraient comme des Romains, en tant que descendants et continuateurs de la Rome antique, on a conclu que le nouveau texte ne faisait pas référence aux Latins, mais aux Grecs. La confusion, délibérément provoquée, devint une règle pour les générations suivantes, qui ont considéré Grégoire l’auteur de la liturgie byzantine des présanctifiés.
Un faussaire au 13e siècle
Qui et dans quel contexte a modifié l’ancien synaxaire dans l’intérêt des Byzantins ? La réponse se trouve dans un court traité couramment intitulé Sur la liturgie des dons présanctifiés, attesté dans des manuscrits dès le 14e siècle. [6] Le traité est adressé à l’empereur byzantin et artificiellement attribué à un patriarche Michel de Constantinople. Le texte est un plaidoyer pour l’ancienneté de la liturgie byzantine des dons présanctifiés, que l'auteur considère comme ayant été écrite par le patriarche Athanase d'Alexandrie (4e siècle) et popularisée par le pape Grégoire. Concernant ce dernier aspect, l’auteur note :
Dans beaucoup de nos livres il est dit que saint Grégoire le Dialogue a ordonné de célébrer cette mystagogie chez les Romains pendant les jours saints et propitiatoires de la quarantaine, comme cela se fait encore dans l’ancienne Rome.
La similitude frappante entre ce traité et le synaxaire modifié conduit à l’idée que les deux textes appartiennent au même groupe byzantin intéressé par la promotion des traditions locales et la lutte contre les erreurs des Latins.
Dans une certaine mesure, l’auteur du traité sur la liturgie des dons présanctifiés peut être identifié grâce à plusieurs critères d’analyse interne et externe de son texte. D’une part, son plaidoyer ne peut appartenir à aucun des quatre patriarches Michel antérieurs au 14e siècle, car son texte aurait été cité et utilisé dans les décisions synodales ultérieures. D’autre part, l’auteur du traité s’élève contre le jeûne de l’Assomption de la Vierge Marie (1-15 août), qui ne fut définitivement accepté à Constantinople et au Mont Athos que vers la fin du 14e siècle. Enfin, le traité sur la liturgie des présanctifiés doit être mis en relation avec un dialogue fictif entre l’empereur Manuel Comnène (1143-1180) et le patriarche Michel III Anchialos (1170-1178), diffusé par les milieux antiunionistes dans le contexte du concile unioniste de Lyon (1274) et de l’agitation antilatine qu’il a provoquée. Dans cette conversation imaginaire, intitulée Dialogue sur l’union des Latins et des Grecs, le patriarche convainc l’empereur des erreurs des Occidentaux. [7] À son tour, le dialogue est étroitement lié à une Lettre des moines d’Athos au synode de Constantinople, [8] datée de 1275. L’auteur de la lettre mentionne le dialogue comme un modèle de l’attitude qu’un patriarche devrait avoir envers l'empereur.
Le traité sur la liturgie des présanctifiés et le synaxaire modifié du pape Grégoire appartiennent à ce contexte polémique de la seconde moitié du 13e siècle. Puisque les livres liturgiques fournissaient aux Latins des informations avantageuses sur la célébration de la liturgie les jours de jeûne, les théologiens byzantins et/ou les moines antiunionistes de l’Athos ont décidé de lui donner un sens nouveau. Grégoire s’est ainsi transformé du législateur de la liturgie complète à Rome en l’auteur de la liturgie des présanctifiés à Constantinople. Les générations suivantes ont accepté le texte falsifié du synaxaire et l’ont promu comme une tradition difficile à contester. [9]
[1] Sinaï gr. 548 (10e s.), f. 142r-143v, https://pinakes.irht.cnrs.fr/notices/cote/58923/ (no. diktyon 58923). Le manuscrit peut être consulté en libre accès : https://www.loc.gov/item/00279380745-ms.
[2] Jérusalem, Timiou Stavrou 40 (10e/11e s.), f. 112r-113r, https://pinakes.irht.cnrs.fr/notices/cote/35936/ (no. diktyon 35936), libre accès : https://www.loc.gov/item/00279395633-jo.
[3] B. Martin-Hisard, L’ange et le pape : le témoin géorgien d’une Vie grecque perdue de Grégoire le Grand, dans O. Delouis et al. (éd.), Le saint, le moine et le paysan. Mélanges d’histoire byzantine offerts à Michel Kaplan (Byzantina Sorbonensia, 29), Paris, 2016, p. 457-502, https://books.openedition.org/psorbonne/37705.
[4] Milan, Ambrosiana Q.40.sup. (12e s.), f. 136v-137r, https://pinakes.irht.cnrs.fr/notices/cote/43150/ (no. diktyon 43150).
[5] Berlin, Phillipps 1622 (219) (12e/13e s., no. diktyon 9524), cf. H. Delehaye (éd.), Synaxarium Ecclesiae Constantinopolitanae, Acta Sanctorum Propylaeum Novembris, Bruxelles, 1902, col. 531-532.
[6] Le texte a été publié par M. Gedeon, Ἀρχείον Ἐκκλησιαστικής Ἱστορίας, Constantinople, 1911, p. 31-35.
[7] Le texte a été publié dans V. Laurent - J. Darrouzès, Dossier grec de l’Union de Lyon (1273–1277) (Archives de l’Orient chrétien, 16), Paris, 1976, p. 45-52 ; 346-375. Voir aussi Repertorium Auctorum Polemicorum, no. 4482, https://apps.unive.it/project/rap/visualizza/g4482.
[8] Laurent - Darrouzès, Dossier grec, p. 52-59 ; 404-423.
[9] Voir aussi S. Alexopoulos, The Presanctified Liturgy in the Byzantine Rite: A Comparative Analysis of Its Origins, Evolution, and Structural Components, Leuven, 2009, p. 47-55 ; S. Parenti, A Oriente e Occidente di Constantinopoli, Vatican, 2010, p. 75-87 ; D. Oltean, Le pape Grégoire Ier, l’absolution de l’empereur Théophile et la liturgie byzantine des présanctifiés, dans Ostkirchliche Studien, 72.2 (2023), p. 311-338.