La légende de l’empereur Théophile
- Daniel Oltean
- 19 mars
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Dernière mise à jour : 25 mars

Dans la tradition byzantine, le premier dimanche du carême est appelé de l’Orthodoxie, car il évoque un moment historique connu sous le nom du Triomphe de l’Orthodoxie. Il s’agit de la reconnaissance définitive du culte des images dans l’Empire byzantin, événement qui s’est produit en 843, peu après la mort de l’empereur Théophile (829-842), le dernier souverain qui s’est opposé à la vénération des icônes (iconoclaste).
Le passage d’un régime iconoclaste à un régime iconodoule (en faveur du culte des images) est l’une des pages les plus fascinantes de l’histoire de l’Église byzantine. Elle fut orchestrée par l’impératrice Théodora, l’épouse de Théophile, qui accepta le changement, mais à une condition : l’empereur devait être absous de ses erreurs à titre posthume, publiquement. Bien que cela était en contradiction avec la pratique ecclésiastique, la mission fut accomplie avec succès par le patriarche Méthode Ier (843-847), qui nettoya l’image de l’ancien iconoclaste et facilita son établissement parmi les bons et justes souverains.
Un empereur iconoclaste
Les textes historiques et hagiographiques les plus anciens qui parlent de Théophile le présentent comme un persécuteur de ceux qui vénéraient les icônes. Les souffrances éprouvées par l’évêque Euthyme de Sardes (aujourd’hui Sart, Turquie occidentale) et par les frères Théodore et Théophane Graptos ont été des conséquences directes de la politique religieuse de l’époque de Théophile. Cependant, à sa mort, l’impératrice Théodora, qui sera canonisée plus tard (11 février), ne voulut pas que le nom de Théophile reste lié au mouvement iconoclaste.
La propagande impériale a donc mis en circulation deux textes en faveur de l’empereur défunt, intitulés Les actes méritoires de l’empereur Théophile (BHG 1735) [1] et L’absolution (des péchés) de l’empereur Théophile (BHG 1732-1734). [2] Le premier texte loue l’esprit de justice manifesté par Théophile et souligne son souci pour la construction et la restauration des édifices publics et religieux. Le second, un récit dans lequel les événements historiques et surnaturels se mélangent sans contradiction, présente la manière pratique dont l’empereur aurait été pardonné pour ses fautes.
Pour répondre à la requête de l’impératrice, le patriarche Méthode a demandé à tous de prier pour Théophile pendant la première semaine du carême. À l’église Sainte-Sophie, les services et les prières n’ont pas cessé. Vers la fin de la semaine, un ange apparut en vision au patriarche, lui assurant que les prières avaient été entendues et que Théophile avait ainsi obtenu le pardon :
Après cela, lorsqu’il [Méthode] priait et suppliait [Dieu] avec tous ceux qui l’entouraient, il vit aussi, comme dans un rêve, un ange lumineux et divin, qui descendit vers lui et lui dit : Ô évêque, ta prière a été exaucée et Théophile a obtenu le pardon. Ne fatigue plus Dieu pour lui.
De plus, pour obtenir une preuve matérielle de ce miracle, Méthode écrivit une liste de tous les hérétiques de l’histoire, qui contenait le nom de l’empereur, et la plaça sous l’autel. À la fin de la prière, en vérifiant la liste, le patriarche ne trouvait plus le nom de Théophile inscrit là.
La popularisation de ces miracles, bien qu’ils n’ont pas été acceptés unanimement, conduisit l’impératrice Théodora à restaurer le culte des images. Paradoxalement, l’absolution d’un empereur hérétique permettait ainsi la condamnation de tous les hérétiques d’avant lui. Les anathèmes, inscrits dans un document intitulé Synodicon de l’Orthodoxie, sont lus solennellement le premier dimanche du carême jusqu’aujourd’hui. [3]
Au fil du temps, le processus de réhabilitation publique de l’empereur a eu des résultats inattendus. Un pamphlet écrit au 12e siècle, intitulé Timarion, considérait Théophile non seulement comme le plus juste des empereurs, mais aussi le plus juste des chrétiens. Dans l’au-delà, il remplaçait Rhadamanthe, dans la mythologie grecque, l’un des trois juges suprêmes des morts. Ironiquement, Théophile est représenté portant des vêtements simples, noirs. Un ange l’accompagnait toujours, comme il l’aurait fait de son vivant. [4]
La légende de l'empereur Trajan retouchée à Constantinople
Le pardon public d’un infidèle avéré est un fait unique dans l’histoire byzantine. Le fait contredit les appels traditionnels à corriger la vie et offre une solution facile pour obtenir le salut, quelles que soient les actions. La manière inhabituelle dont Théophile reçut le pardon fut cependant préparée avec habileté par Méthode. Il a utilisé l’exemple de Trajan, l’empereur romain (98-117) dont une légende raconte qu’il aurait également été sauvé post-mortem grâce à la prière du pape Grégoire Ier de Rome (590-604). En fait, le fragment déjà cité de l’Absolution de l'empereur Théophile est une copie presque identique d’un texte inclus dans la Vie du pape Grégoire, écrit à Rome et probablement copié par Méthode lui-même dans sa jeunesse, lorsqu’il se trouvait dans la ville papale :
Comme il [Grégoire] prolongeait sa prière fervente, il entendit du ciel cette voix : J’ai entendu ta supplication et j’ai délivré des tourments l’âme de Trajan ; mais toi, ne recommence pas à me supplier pour des incroyants ! Après cela, le saint ange lui apparut également et lui dit : Voici que le Seigneur a entendu ta supplication, cependant ne recommence plus à supplier ainsi le Seigneur pour des impies et des idolâtres. [5]
En outre, la possibilité d’obtenir le pardon après la mort a été exposée dans un traité intitulé Sur ceux qui se sont endormis dans la foi (BHG 2103t). Le texte a été mis sous le nom de Jean Damascène, mais il est généralement attribué à Michel le Syncelle, proche collaborateur du patriarche Méthode et higoumène du monastère de Chora à Constantinople. Parmi les arguments hagiographiques évoqués, l’un utilise la même Vie du pape Grégoire :
[Grégoire] adressa au Seigneur qui aime les âmes une fervente prière pour le pardon des péchés de Trajan ; une voix venue de Dieu s’adressant aussitôt à lui, il l’entendit qui disait : J’ai entendu ta prière et accordé mon pardon à Trajan ; mais toi, ne m’adresse plus des prières en faveur d’impies. [6]
La comparaison entre ces textes ne laisse pas de place au doute. S’appuyant sur un exemple fourni par une composition hagiographique trouvée à Rome et transmise à Constantinople, le patriarche Méthode créa une nouvelle légende. Trajan, sauvé par les prières du pape Grégoire, devint ainsi Théophile, délivré des erreurs par la prière du patriarche de Constantinople !
Le parallèle entre les deux empereurs s’est imposé et les générations suivantes les ont souvent mentionnés ensemble. Dans une note marginale probablement du 11e/12e siècle d’un manuscrit contenant le traité de Michel le Syncelle, un auteur anonyme a écrit :
Après Trajan, beaucoup d’empereurs se sont succédé jusqu’au temps où on apprend que l’iconomaque Théophile fut pareillement jugé digne de [la divine] miséricorde ; et comme Trajan a eu ce privilège, l’iconomaque Théophile lui aussi. [7]
À partir du 13e/14e siècle, le parallèle Trajan-Théophile est entré dans l’usage liturgique, un commentaire de Nicéphore Calliste Xanthopoulos étant inclus dans le Triode byzantin jusqu’aujourd’hui :
Grégoire le Dialogue aussi, par la prière, a sauvé l’empereur Trajan ; [mais] il a été instruit par Dieu de ne plus prier pour les païens. De plus, on dit que par les [prières des] hommes saints et confesseurs, l’impératrice Théodora a libéré des tourments et a sauvé Théophile le haineux de Dieu. [8]
Un miracle exigé par une impératrice afin de garantir la réputation de sa famille semble avoir changé le cours de l’histoire. Mais ses contemporains lui accordèrent peu de crédit et limitèrent la diffusion de la nouvelle légende autant que possible. L’ombre d’un doute reste encore aujourd’hui de ce salut miraculeux de l’empereur Théophile. [9]
[1] Le texte a été publié par W. Regel, Analecta Byzantino-Russica, Sankt Petersburg, 1891, p. 40-43. L’abréviation BHG fait référence à Bibliotheca Hagiographica Graeca.
[2] Les différentes versions de ce texte ont été publiées par Regel, Analecta Byzantino-Russica, p. 19-39 (BHG 1732-1733) et D. Afinogenov, The Story of the Emperor Theophilos’ Pardon, dans Travaux et mémoires, 24.2 (2020), p. 239-2756 (BHG 1734).
[3] Voir J. Guillard, Le synodikon de l’Orthodoxie : édition et commentaire, dans Travaux et mémoires, 2 (1967), p. 1-316, ici 119-129.
[4] R.-Cl. Bondoux - J.-P. Grélois (éd. et trad.), Timarion ou Ses infortunes, §29-33, Paris, 2022, p. 116-123.
[5] B. Martin-Hisard, L’ange et le pape : le témoin géorgien d’une Vie grecque perdue de Grégoire le Grand, dans O. Delouis et al. (éd.), Le saint, le moine et le paysan. Mélanges d’histoire byzantine offerts à Michel Kaplan (Byzantina Sorbonensia, 29), Paris, 2016, p. 457-502, ici 468, https://books.openedition.org/psorbonne/37705. Pour le séjour à Rome du futur patriarche Méthode, voir P. Canart, Le patriarche Méthode de Constantinople, copiste à Rome, dans Palaeographica, Diplomatica et Archivistica. Studi in onore di Giulio Battelli (Storia e Letteratura, 139), Roma, 1979, p. 343-353.
[6] Le texte est publié dans Patrologia Graeca, 95, col. 247-278, ici 261D-264A. Pour l’attribution de ce traité à Michel le Syncelle, voir J.-M. Hoeck, Stand und Aufgaben der Damaskenos-Forschung, dans Orientalia Christiana Periodica, 17 (1951), p. 5-60, ici 39-40 (no. 94) et n. 3.
[7] Londres, British Library Add. 19390 (9e/10e s.), f. 9r, https://pinakes.irht.cnrs.fr/notices/cote/38966/ (no. diktyon 38966) ; cf. C. Mango (éd. et trad.), Nikephoros Patriarch of Constantinople, Short History (Corpus Fontium Historiae Byzantinae, 13), Washington (DC), 1990, p. [23].
[8] Τριῴδιον, Athènes, 1960, p. 22.
[9] Voir aussi A. Markopoulos, The Rehabilitation of the Emperor Theophilos, dans L. Brubaker (éd.), Byzantium in the Ninth Century: Dead or Alive?, Aldershot, 1998, p. 37-49 ; Ó. Prieto Domínguez, The Iconoclast Saint: Emperor Theophilos in Byzantine Hagiography, dans S. Tougher (éd.), The Emperor in the Byzantine World, Londres, 2019, p. 216-234 ; D. Oltean, Le pape Grégoire Ier, l’absolution de l’empereur Théophile et la liturgie byzantine des présanctifiés, dans Ostkirchliche Studien, 72.2 (2023), p. 311-338.